Rencontre avec un photographe et écrivain globe-trotter qui se bat depuis
vingt ans pour faire entendre la voix d'un peuple opprimé : les Nagas.
par Keyvan Sayar
Frans Welman n'est pas le genre de personnage qu'on oublie facilement. Cheveux blancs coupés court, lunettes rondes, yeux rieurs, le visage marqué par les voyages, il cache derrière des airs débonnaires une détermination de tous les instants. Depuis sa découverte, il y a presque vingt ans, de la situation tragique des indigènes du Nagalim (région située entre le nord-est de l'Inde et l'ouest de la Birmanie) il a dédié sa vie à leur cause, se faisant l'ambassadeur et le porte-parole de ce peuple dont personne n'entendait la voix.
« Photographier les gens, c'est prendre un engagement envers eux »
Après une formation en psychologie clinique dans sa Hollande natale, Frans Welman quitte les hôpitaux pour se lancer dans la photographie. Cette passion qui deviendra son métier l'entraîne du Botswana au Brésil en passant par le Kenya, le Cameroun, le Venezuela, l'Indonésie, les Philippines, l'Inde, le Pérou, la Papouasie et finalement le Nagalim. Plus que le goût du voyage, c'est le goût de l'humain qui le guide. Une soif intarissable de rencontres. Il immortalise les gens, leurs vies, leurs rires, leurs peines, leurs paradoxes. Il ne séjourne pas dans les hôtels mais avec eux, pour mieux les connaître, les comprendre.
Employé du prestigieux musée royal tropical des Pays-Bas, il se bat longtemps contre l'emploi du qualificatif « exotique » par ses collègues en référence aux peuples indigènes. A ceux qui parlent de lui comme d'un photographe néerlandais, Welman réplique aussitôt qu'il est avant tout un citoyen du monde. Contrairement à bon nombre de ses confrères, il ne parvient pas à remonter dans l'avion en laissant derrière lui la force de ses rencontres. Pour lui, « photographier les gens, c'est prendre un engagement envers eux, celui de porter leur voix partout où on va ».
En 1988, membre du bureau du Centre Néerlandais pour les Peuples Indigènes (NCIP), Welman reçoit la visite d'un certain Général Mo qui lui conte l'interminable guerre entre les Indiens et les Nagas. 200.000 soldats indiens tenteraient depuis 1951 d'étouffer les aspirations autonomistes du Nagalim, une région située au Nord-est de l'Inde et en Birmanie. Welman, qui ne croit que ce qu'il voit, décide, plutôt que de hausser les épaules, d'aller vérifier sur place la véracité des propos du mystérieux officier. Arrivé en Inde il se heurte au mutisme des autorités et découvre l'existence d'une frontière occultée par les médias et les cartes géographiques. A l'intérieur même de la fédération existe une zone où les indiens n'ont pas le droit d'entrer sans l'obtention préalable d'un permis. Une zone où vivent, dans des conditions humanitaires déplorables, près de trois millions de personnes.
Les collines de Nagalim sont une région montagneuse sur laquelle peu de choses ont été écrites. Les habitants des collines avaient la sinistre réputation d'être des chasseurs de têtes. Ni les britanniques ni les indiens ne parvinrent à pénétrer pleinement la jungle qui entoure le Nagalim. Ceux qui réussirent à aller le plus loin furent des missionnaires baptistes américains qui, après avoir prouvé leurs intentions pacifiques, convertirent une grande partie des Nagas au christianisme.
D'origine sino-mongole, les Nagas seraient arrivés dans cette région aux environs du 10e siècle après JC. Des tribus se sont formées, - on en dénombre aujourd'hui une quarantaine - chacune habitant au sommet d'une colline et parlant un dialecte nagalais différent. Ces tribus se rencontrent à l'occasion de festivals saisonniers lors desquels elles rivalisent de danses et de chants puis festoient fraternellement.
Ce dont les livres d'histoire ne parlent pas, ce sont les tensions entre Nagas et Indiens. Après la déclaration bienveillante de Gandhi acceptant l'indépendance du Nagalim à condition que les Nagas le souhaitent, les partisans de l'auto-détermination se sont divisés. Certains ont signé un accord avec l'Inde, reconnaissant la constitution fédérale et créant l'état de Nagaland. D'autres ont rejeté cet accord, refusant que le Nagalim soit réduit à un tiers de sa superficie. Ces derniers militent depuis lors pour un grand Nagalim libre et démocratique. S'ensuivirent des décennies de guérilla opposant l'armée indienne à la résistance Naga.
Cette histoire, Welman l'apprend en faisant ses propres recherches. « Ce serait faux de dire que ces informations n'existent pas. Celui qui a envie de savoir ce qui se passe au Nagalim peut trouver quelques livres sur le sujet. Le problème, c'est que les grands médias n'en parlent pas, donc la plupart des gens, même les Indiens, n'ont aucune idée de l'existence de ce conflit. »
Welman qui se voit systématiquement refuser l'octroi d'un permis pour visiter les collines Naga par les autorités indiennes décide d'entrer en Nagalim du côté Birman. Il écrit en 2004 un premier livre sur ses tentatives manquées intitulé Entering the Forbidden Land [ site web]. Suite à la parution de ce récit, l'ambassade indienne aux Pays-Bas lui annonce qu'il sera désormais soumis à une procédure de demande de visa spéciale. Il ne dépend plus de l'ambassade mais du ministère des affaires étrangères indien. Ses multiples demandes de visa sont demeurées sans réponse depuis lors. « Officiellement, je ne fais l'objet d'aucune interdiction, mais je dans les faits je suis devenu persona non grata dans ce pays qui se vante d'être la plus grande démocratie du monde ».
« Si les Nagas avaient du pétrole, il y a longtemps qu'on aurait entendu parler d'eux. »
Depuis Amsterdam, il anime un centre d'information sur les Nagas, le Naga International Support Center [ site web]. Cette petite ONG est une des seules structures consacrées à cette question dans le monde. Avec un sourire un peu triste, Welman soupire : « les gens me disent toujours la même chose : comment se fait-il que nous ne soyons pas au courant ? Je leur réponds de demander à leurs chefs d'état. Si les Nagas avaient du pétrole, il y a longtemps qu'on aurait entendu parler d'eux ».
« La seule organisation d'envergure qui interpelle la communauté internationale sur la question Naga est l'UNPO (Organisation des Nations et Peuples Non-représentés) [ site web] ». Créé dans les années 1990, cette structure originale regroupe 69 nations et minorités pour la plupart opprimées revendiquant l'égalité en droits, la préservation de leur environnement et de leur héritage culturel. Tous les membres de l'UNPO s'engagent à promouvoir leur cause sans recourir à la violence. Parmi les plus célèbres on compte le Tibet, le Kosovo, les Aborigènes d'Australie, les Masaï ou encore les Assyriens. Souvent surnommée `ONU des sans voix', cette organisation basée à La Haye aux Pays-Bas a fait un travail considérable de sensibilisation à la cause Naga dans les cercles diplomatiques, « le problème, commente Welman, c'est qu'aucun pays ne veut risquer de détériorer ses relations avec l'Inde pour sauver une poignée de Nagas ».
Les Pays-Bas ont pourtant prudemment franchi le pas en organisant depuis 2001 plusieurs rounds de pourparlers entre Nagas et Indiens à Amsterdam. Des pourparlers qui constituent en soi une reconnaissance des Nagas mais qui s'éternisent sans aboutir à un règlement du différend.
Welman n'attendra pas. « C'est maintenant que les Nagas doivent être entendus, pas dans dix ans ». Après avoir utilisé son appareil photo, c'est à présent avec sa plume qu'il entend porter leur voix. Dans deux ouvrages très différents qui viennent de paraître, il raconte l'histoire inconnue des Nagas.
Le premier livre, intitulé Out of Isolation, est l'aboutissement de plusieurs années passées à recueillir des témoignages de Nagas afin de retracer leur histoire et leurs traditions. Welman a cherché à transcrire la culture ce peuple jusqu'alors seulement transmise par voie orale. Ce travail s'est imposé à lui comme une évidence : « Avec la guerre du côté indien, les pressions du côté birman et l'évolution des modes de vie, la culture Naga est chaque jour davantage menacée de disparition. Je voulais qu'il reste au moins une trace de ce peuple fascinant ». Un travail qui a bien entendu ses limites et ses imperfections (peut-on résumer une culture ?) mais qui a le mérite de donner à voir un morceau du monde inconnu du grand public. Welman offre là l'une de ses plus importantes contributions au combat des Nagas en couchant pour la première fois sur le papier une partie de leur passé, de leurs coutumes et de leur vision du monde.
Le second livre, Beyond Twilight [ site web], n'est pas un essai mais un thriller. Un meurtre dans une rue de Manille déclenche une série d'évènements qui mettent la question Naga à la une des journaux du monde entier. « J'ai choisi d'écrire un thriller pour toucher un public plus large », confie Welman en souriant « et je dois dire que je me suis pris au jeu ». Il détaille avec plaisir les nœuds d'une intrigue ayant pour but, outre le divertissement, d'instruire les lecteurs sur la question Naga. « On retrouve dans ce roman tous les évènements et les personnalités politiques qui ont marqué l'histoire des Nagas au cours des 150 dernières années ». Le message demeure le même, seule la forme change dans l'espoir de « toucher des lecteurs qui n'aiment pas lire des livres d'histoire ou de politique ». C'est moins l'écriture de Welman (parfois alourdie par des tournures néerlandaises transposées en anglais) que son travail pour donner plus de visibilité aux Nagas qui mérite d'être salué.
« Ce ne sera pas facile, mais ils finiront par être entendus. »
Photographies, articles, centre de soutien, ouvrage sur la culture Naga, roman… sa contribution à la cause Naga est considérable. Infatigable, il prépare actuellement un livre sur la cuisine Naga et suit avec passion les négociations entre l'Inde et les représentants du Nagalim.
Les 30 et 31 Juillet derniers, des pourparlers historiques se déroulèrent entre les deux parties. Pour la première fois depuis cinquante ans, les émissaires se rencontrèrent à Dimapur dans le Nagalim (jusqu'ici les négociations avaient toujours eut lieu à l'étranger). Au terme d'une décennie de trêve, le gouvernement fédéral indien et les Nagas convinrent d'un cessez-le-feu à durée indéfinie. Selon Welman « les Nagas ont choisi un cessez-le-feu indéfini pour que les négociations portent enfin sur autre chose que le cessez-le-feu ». En effet, depuis dix ans - et l'émissaire indien l'a lui aussi reconnu [1] - une grande partie des négociations était consacrée à la reconduction des accords de cessez-le-feu. Ces accords en général de courte durée (six à douze mois) contribuèrent à pacifier la région sans pour autant résoudre l'épineuse question du futur des Nagas. Les prochaines discussions porteront donc sur les contours et le statut du futur Nagalim.
Les frontières revendiquées par les Nagas suscitent déjà une levée de boucliers de la part des états voisins du Nagaland (Assam, Arunachal Pradesh et Manipur) qui n'ont pas envie de voir leurs territoires réduits. Le statut du Nagalim soulève aussi de nombreuses difficultés pour la fédération indienne : si le gouvernement central accordait à un état Naga un statut de quasi-indépendance, cela risquerait d'exacerber les aspirations autonomistes d'autres minorités, comme les Tamouls du Tamil Nadu. De leur côté, les Nagas ne comprennent pas au nom de quoi leur territoire qui n'a jamais été entièrement conquis ou administré par les Indiens devrait faire partie de l'Inde. Cela constitue à leurs yeux une violation du droit fondamental des peuples à l'autodétermination énoncé notamment dans l'article premier du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels [2] dont l'Inde est signataire. Les prochaines discussions s'annoncent donc délicates. Face à cette situation complexe, Frans Welman reste pourtant optimiste « ce ne sera pas facile, mais ils finiront par être entendus. »
Au milieu de toutes leurs difficultés, les Nagas peuvent compter sur l'amitié et l'engagement d'un photographe baroudeur qui ne les oubliera pas. « Ce dont ils ont besoin à présent, c'est de publicité. Plus les gens s'intéresseront à leur situation, plus l'Inde sera obligée de rendre des comptes sur ses agissements au Nagalim. C'est incroyable que même en Inde la majorité de la population n'ait jamais entendu parler de ce conflit. »
Frans Welman se concentre donc sur des projets visant à médiatiser ce peuple, « pas pour en faire des stars, mais pour les mettre sur la carte ». Il continuera « tant qu'il faudra », espérant que des jeunes d'ici ou de là-bas prendront un jour la relève.
Notes:
 1- A l'issue de ce round de négociations, le représentant indien, M. Padmanabhaiah aurait déclaré : « à présent nous n'aurons plus besoin de nous réunir juste pour renouveler le cessez-le-feu. Nous verrons désormais des jours meilleurs » - [ Lire ici]
 2- Article 1 : (1) Tous les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. […] (3) Les Etats parties au présent Pacte, y compris ceux qui ont la responsabilité d'administrer des territoires non autonomes et des territoires sous tutelle, sont tenus de faciliter la réalisation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et de respecter ce droit […] [ Lire ici].
Pour la petite histoire, l'Inde a officiellement pris ses distances avec cet article du Pacte en précisant qu'à ses yeux, les mots `droit de disposer d'eux-mêmes' s'appliquent uniquement à des peuples sous occupation étrangère et pas à des fractions d'un peuple. Les Nagas réfutent l'affirmation selon laquelle ils seraient une fraction du peuple indien en soulignant le fait qu'ils ont des origines et une langue tibéto-mongoles.
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