Entretien avec Françoise Jeanson, ancienne présidente de l'ONG Médecins du Monde
propos recueillis par Sébastien Meunier-Riché
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Françoise Jeanson, Ancienne présidente de Médecins du Monde
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Madame Jeanson, bonjour. Vous êtes médecin. Comment et pourquoi vous êtes-vous engagée à la tête de l'ONG Médecins du Monde (MDM) pendant 2 ans ?
J'ai commencé à m'engager comme acteur de terrain à MDM, en allant consulter dans un centre Mission France dans la ville où j'habitais, centre dont je suis par la suite devenue responsable. J'ai été élue Présidente 10 ans après. Je me suis engagée en tant que médecin qui a fait serment de « soigner gratuitement la veuve et l'orphelin ». En fait, on se rend très vite compte qu'on a beau prêter serment, il y a énormément de gens qui en France ne sont pas soignés, n'ont pas accès aux soins. Donc aller travailler à MDM en tant que bénévole, c'était travailler pour ces personnes-là qui ne sont soignées par personne d'autre. S'engager plus avant, militer c'était se rendre compte que soigner des gens dans un centre deux-trois fois par semaine c'était bien mais en fait c'est l'histoire du tonneau des Danaïdes, les consultations se remplissent sans arrêt et si on ne change pas les politiques de santé et d'accès aux soins, il faudra des centaines de bénévoles tout le temps pour essayer de soigner les gens.
En plus comme nous travaillons uniquement dans une vingtaine de villes et que nous ne sommes pas un service public, cela veut dire que dans toutes les villes où nous n'avons pas d'équipes, il n'y a personne pour prendre soin des exclus des soins. Il faut donc changer les politiques pour que tout le monde ait accès aux soins en France. Voilà pourquoi je m'y suis engagée, sans doute à la suite de mon engagement comme médecin. D'autre part la santé est un des droits de l'homme, donc militer pour l'accès aux soins des plus vulnérables c'est aussi un engagement auprès de la personne humaine, quelle qu'elle soit.
La présidence de MDM ? D'abord parce que j'ai été élue. MDM est une association démocratique où l'on se présente au conseil d'administration et éventuellement on est élu à la présidence. J'avais envie de faire avancer plusieurs choses, évidemment les dossiers qui concernent l'accès aux soins en France. On ne peut pas dire que j'ai réussi car il y a eu plutôt des reculs que des avancées depuis 3 ans et pendant mes années de présidence. Nous avons beaucoup travaillé sur un certain nombre de sujets comme le refus de soin, l'intégration de l'Aide Médicale d'Etat (* 1) dans la CMU, la loi de santé publique sur la réduction des risques. Je voulais aussi faire avancer le dossier de l'Europe dans la mesure où l'on s'aperçoit qu'en France on a un système qui est totalement imparfait mais qui permet quand même la couverture pour un grand nombre de personnes, ce qui n'est pas le cas dans un certain nombre de pays de l'Union Européenne. Or MDM c'est tout un réseau (11 représentations en Europe, plus la Suisse) et je voulais qu'on essaie de voir comment MDM, grâce à ce réseau, pouvait faire intégrer la question de la santé des plus démunis dans le cadre de l'UE. Par exemple on a mené un lobbying important - qui continue toujours - sur la non-expulsion par les pays membres de l'UE, des étrangers gravement malades. Sur l'international il y a des drames comme la Palestine et le Darfour qui ont été très prenants. En effet, dans une dynamique interne, le rôle de MDM est identique à l'international et en France : là où nous sommes, nous travaillons. C'est bien, mais notre second rôle tout aussi important que le soin est le rôle de militant et de témoin. Je souhaitais que l'on renforce l'action de communication et de témoignage de l'association sur un certain nombre de projets internationaux où nous étions trop dans le soin, pas assez dans l'interpellation... En effet le « témoignage » devient extrêmement compliqué.
Compliqué ?
Quand MDM a été créé il y a 27 ans, sur le terrain (Biafra, Vietnam etc.), il y avait peu de journalistes, et il n'y avait pas beaucoup d'ONG humanitaires. La mondialisation de la communication n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. On arrivait sur un terrain, on voyait ce qui se passait, on parlait, tout le monde nous écoutait, car nous étions une des rares voix alternatives aux prises de positions gouvernementales. Nous étions quasiment les seuls sur le terrain et à exprimer un avis « objectif ».
Aujourd'hui, à la moindre catastrophe, vous avez 50 ou 100 journalistes qui y sont avant nous. Souvenez vous du tsunami où les informations sont arrivées par textos depuis la ville d'Aceh, dans le nord de Sumatra.
Les ONG ne sont plus ceux qui fournissent des informations sur ce qui arrive, en revanche nous avons toujours un rôle, nous sommes impartiaux, nous sommes indépendants a priori -ou multi dépendants- mais nous gardons une forme d'indépendance. Nous ne sommes pas inféodés, à des Etats, des entreprises, ou des religions…. Nous n'avons pas d'autre objectif que celui de révéler la réalité du vécu des victimes. Donc le poids de ce que l'on dit peut-être très fort car nous sommes les ambassadeurs des gens que l'on va soigner, et sans parler en leur nom, nous devons garder une parole spécifique, vraiment indépendante, qui éclaire sur ce que l'on fait, sur les gens que l'on va voir, mais qui apporte aussi des informations que d'autres ne donnent pas.
Il est vrai que cet objectif de témoignage est plus difficile à mettre en oeuvre que ça ne l'était il y a 25 ans. Mais cela nous oblige à réfléchir à nos modalités de travail, de témoignage, de réflexion.
Quel est le bilan de votre présidence ? Vous semblez très présente encore, vous vous occupez d'une mission au Yémen…
Mon bilan est d'abord celui de toute une équipe : sur l'Europe et le témoignage, je considère que cela a bien avancé. Il y a eu une vraie prise de conscience dans l'association, ce qui n'était pas gagné d'avance. Vous savez les choses sont longues, MDM est maintenant une grosse association, avec un budget de 60 Millions d'euros, 2000 bénévoles en France, 250 salariés, 400 expatriés qui partent tous les ans, 1300 adhérents. Je pense avoir réussi à faire progresser l'idée d'une présence forte sur l'Europe et la préoccupation constante du témoignage. J'ai eu la « chance » d'être présidente l'année du tsunami. Et je suis très satisfaite de ce que l'on a fait et de ce que les équipes ont réalisé sur le terrain, où l'on est resté dans nos domaines de compétences, là où l'on avait besoin de nous. Nous ne sommes pas rentrés dans l'espèce de folie d'appel au don qui a eu lieu. Je crois que nous avons réussi à garder la tête froide, à travailler sur notre mandat et ça j'en suis assez fière. Sur la question du Darfour là aussi c'est une question extrêmement complexe, où l'on se retrouve dans la situation où nous sommes en permanence partagés entre la sécurité des gens qui travaillent avec nous (les personnels locaux au même titre que les expatriés) et notre mandat de témoignage. Nous avons dit ce que l'on avait à dire sur la situation des Darfouris, la complexité de la situation, les violences subies par les populations, localement, sur le terrain. Et dans les médias français, nous avons a fait bouger des lignes, discuté avec le Conseil de Sécurité, interpellé le gouvernement soudanais. Sur la Palestine aussi, nous avons fait un rapport sur les conséquences de la barrière de sécurité de Cisjordanie sur la santé des populations, et un autre sur les violations du Droit international humanitaire.
Donc un bilan plutôt positif même si cela doit être encore poursuivi et renforcé.
Pourquoi suis-je aussi présente ? Car à MDM, nous sommes élus au CA pour une durée de trois ans. Les présidences tournent vite chez nous car elles sont bénévoles, et l'on ne peut pas forcément tout conjuguer. De toutes façons MDM est une association dans laquelle on reste acteur, administrateur ou non, donc ce n'est parce que je ne serai plus au CA que je vais m'en aller. Je continuerai à porter cette mission au Yémen, et sur d'autres dossiers. On devient président, mais ce n'est pas une fin de vie.
Existe-t-il un profil type d'adhérent (donateurs) ?
Pour être adhérent MDM et voter à l'AG il faut être un acteur de terrain bénévole. Soit il faut avoir travaillé dans une mission France pendant un an, soit il faut être parti à l'international pendant au moins 10 jours. C'est plus facile de devenir adhérent MDM si vous êtes médecin ou professionnel de santé. Nous souhaitons garder une forte proportion de professionnels de santé parmi les adhérents et au CA.
Il existe un rêve des métiers de l'humanitaire… qui peuvent conduire à un décalage entre aspiration et réalité sur le terrain. Quelles sont les qualités à avoir pour être volontaire ou bénévole ?
J'en citerai trois : La première c'est avoir l'envie de s'engager. La seconde c'est la capacité d'adaptation. Et la troisième d'avoir de vraies compétences dans les domaines requis Mais par-dessus tout , je pense qu'il faut avoir une grande capacité d'humilité. Il est certain que lorsque les gens partent, ils partent dans un rêve, bien sûr. Et le rêve est colporté partout. L'image du beau médecin blanc allant soigner des petits-enfants noirs, est encore dans l'imaginaire collectif : l'Occident qui va sauver les pauvres, où l'on apporte notre savoir, notre générosité…. Quand j'entends des gens, surtout des jeunes qui viennent me voir, c'est « Qu'est-ce que je peux faire pour eux ? Qu'est-ce que je peux leur apporter ? ». Ces questions sont importantes, bien sûr. Mais la première chose que je leur dis est : sachez écouter, regarder et apprendre d'eux. Ce dont il faut se rendre compte c'est que l'humanitaire c'est apporter de l'aide aux gens, c'est témoigner de leurs situations de vie pour les faire changer auprès des politiques internationaux, nationaux… mais c'est d'abord et avant tout créer du lien entre des êtres humains, entre des sociétés. Et c'est pour cela que je parle d'humilité, de capacité d'adaptation. On peut très bien en effet passer 6 mois sur le terrain. Mais si l'on considère que l'on est là uniquement pour apporter, donner des choses, on va passer à côté de ce qui me paraît l'essentiel d'une mission humanitaire.
Après on peut avoir besoin de toute sorte de gens : médecins, de géopoliticiens, administrateurs, de logisticiens, d'infirmières, de sages-femmes. On a besoin de tous les métiers, il est important d'être compétent dans son métier car on ne peut arriver les mains vides en disant « tiens je viens, je vais regarder, je vais vous aider. » Qu'on soit en capacité de le partager doit être complété par la compétence dans son métier. Après il ne faut pas se faire d'illusions. Il n'y a pas grand chose à raconter, ça se trouve, ça se comprend en arrivant sur le terrain.
Les frais d'appels à générosité sont beaucoup plus élevés chez MDM par rapport à d'autres ONG, pourquoi ?
Parce que nous sommes peut-être plus transparents que les autres…
Médecins Sans Frontières c'est 8% ; Handicap International 14,6% ; vous 18,2% !
Oui, c'est parce que l'on compte tout. Par exemple vous pouvez considérer par exemple le journal des donateurs ou les appels aux dons, soit en frais de communication soit en frais de témoignage (ce qui rentre dans les missions de MDM, donc dans les frais de terrain). Donc ce que je propose, c'est de clarifier ce que les associations peuvent vraiment faire passer en frais de communication. Nous nous préférons être transparents.
Notre journal des donateurs passe pour une petite partie en frais de témoignage. Vous voyez que ce n'est pas un journal de publicité. Sur la question des dons, nous avons évolué récemment. MSF a démarré le prélèvement automatique dans les années 1980, nous en 2002. L'opération « un jour / un franc » de MSF a démarré dans les années 1980/1985. Nous y sommes donc passé beaucoup plus récemment : avant nous faisions uniquement des appels aux dons par mailing, qui coûtent beaucoup plus chers. En effet le prélèvement automatique est avantageux pour les donateurs, pour l'association et pour les bénéficiaires.
Pour les bénéficiaires, parce qu'un maximum d'argent va sur le terrain.
Pour l'association, parce que ces dons ne sont pas, comme pour un mailing, ciblés sur une action. Regardez le rapport de la Cour des Comptes à propos du tsunami. Si on faisait des appels aux dons sur le tsunami on était obligés d'investir une partie de l'argent qu'on recevait pour cette cause ce qui peut paraître logique, mais sachant qu'entre le moment de l'appel aux dons et le moment où il s'agit d'utiliser l'argent, quelques fois où l'on a eu d'autres ressources qui nous permettent de ne pas utiliser l'argent des donateurs, qui est l'argent qui nous donne notre liberté. Or les donateurs en prélèvement automatique donnent de l'argent à MDM pour l'ensemble de ses actions. Ceci renforce notre indépendance puisque avec cette argent-là on va là où l'on estime que nous devons aller, et pas la où les bailleurs publics souhaiteraient nous amener, pour des raisons, qui peuvent n'avoir rien à voir avec les besoins médicaux des populations. .
Et c'est tout bénéfice pour le donateur -il faut qu'il fasse confiance à l'association- car il sait qu'un maximum de son argent va aller sur le terrain. Les frais d'appels aux dons sont beaucoup moins importants, car on envoie le même nombre de journaux mais beaucoup moins de mailings sauf en cas de grosses catastrophes ou de conflits majeurs. Voilà pourquoi on a de façon très transparente plus de frais d'appel aux dons que d'autres organisations.
Comment choisissez-vous les missions prioritaires ? A la lecture de la liste des problèmes dans le monde comment ne pas être découragé par l'ampleur de la tâche ?
Nous travaillons dans 60 pays. Premièrement, « dans quel pays travaillons nous ? » nous intervenons dans des pays en crise. Qu'est-ce qu'on appelle une crise, c'est une rupture contextuelle dans un pays, rupture (économique, politique, conflictuelle, sanitaire) rupture qui met à mal ou détruit l'organisation préétablie, en particulier le système de santé. On n'est pas une ONG de développement. Le développement c'est agir dans un pays qui est stable pour augmenter son niveau de développement. Nous on travaille essentiellement pour 3/4 pour des pays qui sont en rupture. On ne va pas aller dans des pays tranquilles, dont on sait qu'ils sont certes pauvres mais qui se développent tranquillement, ce n'est pas notre rôle.
Les crises peuvent être politiques (conflits régionaux), économiques, environnementales, médicales, sanitaires. Evidemment on va sur les conflits.
On travaille beaucoup par population(s), MDM travaille toujours auprès des populations les plus vulnérables. Ca à l'air de rien, mais ça nous aide souvent à choisir les personnes pour qui l'on va travailler. Le choix de MDM est de travailler auprès des plus exclus, des plus perdus, de ceux dont personne ne veut et dont personne ne s'occupe. C'est une deuxième façon de choisir. Ensuite on a un certain nombre de thématiques transversales que l'on connaît bien. Dans les thématiques médicales, on a pas mal de programmes SIDA, toujours auprès des populations les plus vulnérables. La mission Birmanie agit auprès des usagers de drogues et des prostituées dans un pays qui n'est pas très ouvert à ça, où l'on va aller s'occuper aussi du traitement du VIH en dehors des centres des grandes villes, dans des endroits où les gens n'y avaient pas du tout accès auparavant.
On travaille beaucoup dans les prisons, auprès des femmes, sur la thématique des violences faites aux femmes, en santé mentale. On a donc un certain nombre de thématiques qui sont assez fortes dans l'association et qui permettent aux gens de se repérer sur ces sujets-là. C'est vrai qu'on reste une association généraliste, mais nous restons centrés sur le soin, et la santé.
Deux spécificités : on travaille toujours en partenariat avec les gens qui sont sur le terrain, avec des ONG de terrain, on n'arrive pas seul pour nous implanter ; et l'on fait beaucoup de formations, on a un vrai souci du passage de relais.
Nous sommes une association généraliste centrée sur le soin et la santé. MDM reste une association, toutes les missions sont portées par bénévoles. La plupart des expatriés sur le terrain sont volontaires (simplement indemnisés) (9/10 d'entre eux sont volontaires, 1/10 salariés), et les acteurs des missions en France sont pour la plupart bénévoles.. Toutes les missions sont pilotées par ce qu'on appelle un responsable de mission, qui a fait en général pas mal de terrain, qui est revenu travailler en France, qui continue à s'engager à MDM en pilotant une mission internationale.
La mission est dirigée par un trio : un expatrié sur le terrain, une personne ici au siège, et un responsable de mission. Les missions sont en général choisies par ces derniers. Un peu au coup de cœur, parce qu'ils connaissent telle région, parce qu'ils ont du réseau dans tel pays… Ils vont y aller en mission exploratoire puis proposer des actions à l'association.
Je ne pense pas que « le coup de cœur » soit plus mauvais que suivre la presse. On pourrait se dire « il faut voir dans les journaux, se renseigner sur les pays à risques, en crises » ce qu'on fait aussi. On pourrait suivre les chercheurs, on a plutôt une recherche par le lien humain qu'on peut avoir, sur un engagement spécifique sur certaines causes, un peu au hasard quelquefois mais finalement je ne crois pas que cela soit incohérent. Je trouve que la cohérence de l'engagement humain dans une association qui veut faire du lien est aussi valable que la démarche du chercheur.
Cela donne lieu à des votes ?
Bien sûr, les responsables de missions se retrouvent à peu près tous les deux mois dans des groupes continentaux. Quand ils ont une idée de proposition d'exploration ils en font part à ce groupe qui donne un avis ou qui décide éventuellement.
Ensuite tous les vendredis après-midi se tient un comité de direction où il y a les directeurs, une partie des membres du Conseil d'Administration. Les acteurs viennent présenter leurs projets et ce comité de direction décide in fine si oui ou non il sera réalisé.. La mission exploratoire a alors lieu , et les mêmes personnes reviennent devant le groupe continental avec la présentation des résultats de leur exploration, le groupe dit oui ou non, modifie un peu le projet. A partir de ce moment-là le projet est construit, écrit, évalué financièrement. Après et seulement après l'ultime décision du comité de direction, on recherche des bailleurs.
Le projet n'est pas fait en fonction d'une ligne de conduite, du Ministère des Affaires Etrangères français ou d'un quelconque autre bailleur qui nous dit « allez là, faites ci » mais il part de notre souhait d'aller quelque part, des besoins auxquels nous estimons qu'il faut répondre. Ensuite il est présenté aux bailleurs. C'est là que se joue notre indépendance, entre autres. MDM a suffisamment de fonds propres pour pouvoir lancer les explorations ou parfois même une mission complète. L'indépendance financière est donc essentielle.
Quel est votre travail par rapport aux services publics des pays dans lesquels vous intervenez ?
Comment convaincre les gouvernements d'aider des populations à risques ?
On n'est jamais totalement libre, on est toujours dans de multiples libertés et de multiples dépendances. L'essentiel est de parvenir à choisir nos interdépendances, en fonction de nos propres choix, et des besoins des personnes que nous voulons soutenir. On a une chance quelque part c'est que nous sommes des soignants. Dans beaucoup d'endroits cela reste quand même quelque chose qui est légitime. Sur les terrains de conflit en particulier, il y avait, il y a moins, une protection des soignants. Cependant, on ne rentre pas dans tous les pays, à ce jour nous ne sommes pas présents en Libye, ou en Corée du Nord car nous savons que nous ne pouvons pas y agir comme nous le souhaitons. Parce que quand on va travailler quelque part on veut notre liberté d'action. En Irak pendant des années ça a été terrible. Ceci a l'est encore plus maintenant, mais du temps de Saddam Hussein nous avions d'importantes contraintes, mais que nous arrivions à gérer.
De notre place de soignant notre témoignage peut être très fort, il est légitime car c'est la parole des gens que nous rencontrons dans le soin. Ce qu'on sait vient du fait qu'on soigne les gens, qu'on est proche d'eux, qu'on a un lien direct avec eux.
Il existe pour nous plusieurs façons de témoigner : aider les gens à se mobiliser eux-mêmes, soutenir des associations locales (On le fait en Tchétchénie, au Mexique, au Mali, en Guinée), par discussions à plusieurs niveaux. Par exemple cette mission en Côte-d'Ivoire où l'on s'occupait d'enfants des rues, des enfants de la prison de la Maca à Abidjan.
La première fois où l'expatriée y est allée elle a dû être portée au-dessus d'un mètre de boue, de merde, les enfants étaient mélangés avec les adultes, ils n'avaient rien à manger donc se prostituaient, il n'y avait aucune activité éducative. En 5 ans de discussion avec le Ministère de la Justice car elle n'arrivait à rien faire avec le directeur de la prison elle a réussi à faire changer les lois, à faire changer la façon dont on s'occupait des enfants. Mais c'était un dialogue permanent, il lui a fallu trouver le bon interlocuteur, celui qui est ouvert, celui qui va nous aider, celui qu'on va facilement convaincre, on en trouve toujours un. Ca peut se passer aussi au niveau des institutions internationales, on peut donner des informations à l'ONU, on peut discuter avec eux, avec le CICR, avec l'UE.
On essaye de comprendre ce qui se passe sur le terrain, d'avoir des rapports qui soient pertinents, qui soient argumentés, et ensuite on va discuter mais ça peut se faire à tous les échelons et ce n'est pas forcément l'échelon le plus haut qui est le plus important.
Avez-vous des problèmes de pressions ou de corruption ?
La corruption, nous, c'est non. On n'a jamais donné d'argent, c'est un cercle vicieux terrible dans lequel on ne sort pas. L'un des endroits où c'était assez clair depuis le début c'était au Yémen, l'un des pays les plus corrompus du monde. Exemple tout bête : je me souviens d'un jour où nous étions dans un bureau de santé et notre guide nous a dit « oui alors pour que je vous accompagne sur le terrain demain il va falloir payer, la dernière fois on ne vous l'a pas demandé mais là ce n'est plus possible, par ce que ça ne rentre pas dans les attributions du bureau de la santé » L'expatriée a réagi la première en lui répondant « Ce n'est pas dans le budget de l'année donc je ne peux pas vous le payer ».
Des choses comme ça nous en avons tout le temps. On se heurte à la corruption, donc aux lenteurs, à chaque fois il faut comprendre ce qui se passe et essayer de passer de l'autre côté. Il nous faut beaucoup de diplomatie, et d'être au clair dans nos modes d'action.
Un responsable d'association belge au Congo me disait en aparté au Salon du Livre de Bruxelles 2006 que le continent africain croule sous la corruption…
C'est vrai, c'est inadmissible, et en même temps c'est compréhensible quand vous voyez le très bas niveau des salaires, et la pauvreté générale… A la fois il croule sous la corruption et il en vit.
Les gens sont tellement pauvres que c'est un système parallèle, si vous enlevez du jour au lendemain la corruption dans ce pays-là il y a des gens qui vont crever de faim. Parce que c'est leur seule façon de survivre aussi. Quand vous voyez les niveaux des salaires, vous vous dites « mais comment ils vivent après ? ». Ceci ne veut pas dire qu'il faut laisser le système en l'état, ça ne veut pas dire que c'est un bon système, ça veut dire que ça fait partie des systèmes de survie. Il est hors de question que nous n'ayons pas tout notre matériel, qui ne soit pas surveillé, d'abord parce que, quand il est payé avec l'argent des donateurs, c'est de l'argent précieux, et donc on n'a pas envie de le perdre, et si il est payé avec l'argent des bailleurs ils vont surveiller ce qu'on fait avec donc on n'a pas envie de le perdre non plus.
La corruption existe aussi en Europe, et de façon assez massive aussi, y compris chez certains confrères, cela passe même dans les médias.
Qui sont les « bailleurs » ? des banques ?
Chez nous ce sont des bailleurs publics, des Etats, ou des institutions supra-étatiques.
En France le bailleur peut être une mairie, un département, un conseil général, une région, la Direction Générale de la Santé (DGS), qui peut nous financer des parties de programmes.
Pour l'international c'est le Ministère des Affaires Etrangères, qui finance relativement peu, l'objectif de l'aide public internationale de la France est le fameux 0,7% du PIB ! On n'y est pas du tout en France et sur ce qui est donné, l'argent donné aux ONG c'est absolument ridicule. On ne peut pas dire que l'Etat français instrumentalise beaucoup ses ONG, du moins pas financièrement. Mais n'oublions pas que la France est un gros participant de toutes les initiatives multilatérales.
L'un des principaux bailleurs est L'Union Européenne avec le programme ECHO European Community Humanitarian Office, le bailleur d'urgence. Mais nous travaillons aussi avec la Banque Mondiale, le Fond Global contre le sida, des ministères des affaires étrangères étrangers via nos représentations dans les autres pays européens (par exemple le FID, le MAE anglais est un important bailleur d'ONG). Il existe aussi USAID, fond de financement humanitaire américain qu'on touche du bout des doigts. En effet quand on va en Amérique latine ou au Moyen Orient, la politique américaine est telle qu'il est non éthique d'y être financés par l'Etat américain.
Par rapport aux bailleurs, avez-vous des « objectifs de rendements » comme la Fondation Bill Gates ?
C'est le plus gros donateur privé au monde, sa participation est supérieure à l'aide au développement des Etats. Nous, nous ne pouvons pas faire financer de petits projets par nos bailleurs, vu l'importance et la complexité des dossiers à constituer et des comptes-rendus à faire. Cette volonté de cadre a deux objectifs :
- C'est de l'argent public, donc c'est normal de rendre compte de ce que l'on fait avec.
- D'autre part c'est une excellente façon d'instrumentaliser les ONG, les amener à faire ce que vous voulez. C'est l'histoire de l'entonnoir, vous faites rentrer les gens dans l'entonnoir, et les cadres cela peut servir à cela, donc il faut faire attention aux politiques « du moment ».
Cependant le fait d'être financés par des bailleurs internationaux nous oblige aussi à une rigueur de gestion qui nous a permis de beaucoup apprendre.
Nos programmes ne coûtent pas cher, pour la simple raison que la plupart des gens qui partent sont des volontaires. J'ai beaucoup aimé ce mot de mon confrère Jean-Christophe Rufin, d'Action contre la faim qui disait que « les ONG ont un devoir de frugalité ». Que ce soit pour nos donateurs ou nos bailleurs, on a des obligations de transparence, et de bonne utilisation des dons par respect des bénéficiaires.
Existe-t-il un endroit, un site présentant les ONG différentes, comme le Salon Internationales des Initiatives de Paix.
Il existe le site du Comité de la Charte : http://www.comitecharte.org/
On compte 40 ONG humanitaires de terrain en France. Toutes les ONG internationales françaises sont réunies dans un collectif « Coordination Sud ». les offres d'emplois d'ONG sont sur son site : http://www.coordinationsud.org/
Pensez-vous que les 191 membres de l'ONU pourront tenir les promesses des Objectifs Millénaires du Développement ?
La plupart sont déjà en retard selon l'ONU.
Est-ce que je pense qu'ils pourraient ou est-ce que je pense qu'ils le feront ? La question n'est pas la même. Je pense que malheureusement les Etats ne pourront pas tout seuls. Il faudrait que tout le monde s'y mette : Etats, entreprises, ONG…
Et il y a des forces en opposition, je pense qu'ils n'y arriveront pas. On va travailler de toutes nos forces pour, mais par exemple au Moyen Orient il y a des tensions économiques, politiques tellement fortes, entre les pays censés financer ces OMD, et les pays dans lesquels il faut les faire avancer, que cela va à l'inverse des efforts qui peuvent être faits.
Il faut un réel engagement financier et réel des Etats, il ne faut pas faire passer pour de l'aide au développement le remboursement de la dette,. De nombreuses conditions sont à réunir. Au Yémen nos agents de santé sont des jeunes femmes qui sont allées à l'école jusqu'à l'âge de 10 ans, puis 1 an de formation, comment répondre aux critères sur les objectifs de santé ?
A la question « Que pensez-vous de l'installation par “Médecins du Monde” de tentes dans les rues de Paris ? », le Docteur Hassin, fondateur du Samu Social répondait: Médecins du Monde est une association portée par une idéologie politique, les tentes c'est agiter un chiffon rouge. “Droit Au Logement (DAL)”, “Médecins Sans Frontières”, “Médecins du Monde” sont très marqués à gauche. (…)
Le "Zéro SDF" de l'ex premier-ministre socialiste Lionel Jospin était par exemple un mépris par rapport aux gens sur le terrain et une méconnaissance fondamentale. On n'éradiquera jamais la pauvreté. La seule chose c'est qu'il faut essayer de façon institutionnelle et politique de la rendre la moins importante possible et d'aménager le plus possible la vie de ces personnes qui sont en situation de grande exclusion.
Que pensez-vous de cette opinion?
Il me semble entendre le Samu Social et leur réaction lors de l'installation des tentes (dans les rues de Paris) l'an dernier. Eux ils sont dans la gestion de la misère, nous il y a un moment où nous nous sommes dit qu'il fallait la traiter, c'est tout et là on rejoint davantage l'abbé Pierre. Effectivement on s'est disputé avec le Samu Social, car lorsqu'on a posé les premières tentes ils ont dit que c'était nul, vous savez pourquoi ? Parce qu'ils n'avaient plus accès aux gens, parce qu'ils ne voyaient plus si ils allaient mal ou bien, comme ils étaient dans les tentes ils ne pouvaient plus les voir. J'aimerais bien savoir si le Samu Social va dans les appartements des vieilles dames qui sont toutes seules et isolées et qui crèvent pendant la canicule pour savoir si elles vont bien ou mal ? Il faudrait laisser les gens aux coups, à la pluie, au froid, au chaud, je trouve cela complètement ridicule !
Si on a installé des tentes dans la rue ce n'est pas par idéologie politique, c'est parce qu'on a une volonté de faire changer les politiques. C'est quoi une idéologie politique ? On les a mises il y a deux ans avec un gouvernement de droite, on les aurait mises de la même manière avec un gouvernement de gauche. Cela aurait été exactement pareil ! C'est éminemment politique, la preuve : ce que l'on a fait à notre niveau a été repris dans le monde entier, que les tentes sont devenues le symbole des SDF, que cela a été repris par les Don Quichotte.
Notre idéologie c'est de ne plus voir des gens qui, à 40 ans, crèvent d'être dans la rue. Attention à ne pas confondre aide sociale et contrôle social sur les gens de la rue.
Plus d'un an après, quel constat faites-vous de l'installation de tentes pour les gens de la rue ? (opération "A défaut d'un toit une toile de tente »)
Premier constat : on parle plus des tentes qu'on ne parlait des SDF. Donc, maintenant on voit les SDF, c'était l'objectif, on arrête de les enjamber sans les voir, ils redeviennent des êtres humains. Finalement on s'aperçoit que « cacher » les gens les humanisent vis-à-vis du regard des autres, leur rend leur dignité (ils peuvent dormir, se déshabiller dans une tente au lieu de le faire à la vue de tout le monde sur un trottoir).
Cela a permis la mobilisation de l'association « Les enfants de Don Quichotte » symbole aboutit du résultat de notre volonté de faire prendre conscience de l'iniquité de la situation des personnes vivant dans la rue.
Après cela a été un mouvement citoyen beaucoup plus large, et beaucoup plus médiatisé pour de nombreuses raisons (rassemblement de tentes au même endroit, énorme interpellation politique d'une association centrée sur ce sujet-là), qui a porté des fruits plus vite, plus fort que nous, et qui, finalement a permis d'obtenir enfin le Droit au Logement Opposable que nous demandions depuis longtemps avec de nombreuses associations.,
http://www.medecinsdumonde.org/terrain/mission/france/1_sdfetmalloges
Il est absolument indispensable que les structures qui font de l'hébergement d'urgence se remettent en question. C'est ce qu'impliquent l'hébergement de stabilisation et l'élargissement des horaires de l'ouverture des centres.
Le principal problème des gens de la rue est que quand ils vont dans des centres, ils sont renvoyés dans la rue le matin, et si ils peuvent y revenir ce n'est jamais plus d'une semaine. Je me souviens de Mme Catherine Vautrin (ministre déléguée à la Cohésion sociale et à la Parité http://www.femmes-egalite.gouv.fr/) me demandant « Mais si on les garde tout le temps dans les centres, comment vont faire les autres pour se reposer ? » Je lui ai dit « mais attendez le problème c'est qu'ils se reposent ou qu'ils soient hébergé et logés » ?
Il y a une surveillance à faire, nous continuons, et continuerons tranquillement, à donner des tentes aux personnes qui en ont besoin, et pour lesquels aucune autre solution ne peut être trouvée.
Avez-vous entendu des propositions intéressantes dans les programmes des 12 candidats à la dernière élection présidentielle française de 2007 vous concernant ?
Non, pas grand-chose. Sur la santé, en France, nous avons lancé une campagne sur l'accès aux soins des personnes démunies : http://www.mdm-en-campagne.org/, quelques candidats ont répondus à nos 5 questions. Mais nous avons eu l'impression que l'accès aux soins des plus démunis n'était pas un sujet prioritaire. Lors de la campagne présidentielle, la santé n'a été abordé que par le biais de la question financière, ou, peu par les questions de gouvernance. Si notre campagne a eu un grand succès sur les politiques locaux, en national on n'a rien entendu. Quand aux débats portant sur la politique étrangère, il y a eu consensus sur la question du Moyen-Orient ce qui est déjà une bonne chose, mais pas beaucoup de débats sur l'humanitaire, ni sur l'avenir de l'Europe.
(* 1) L'Aide Médicale d'Etat (AME) est principalement destinée à prendre en charge les dépenses médicales des étrangers résidant en France, sans papiers et sans ressources.
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